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« Personne ne voulait nous parler, personne ne voulait nous écouter. Écoutez-nous maintenant ! »

– V. V. POUTINE, 2018.

« Il se voit en tsar, pas comme un président, et son entourage le voit ainsi aussi »

– Konstantin Kalatchev, politologue.

Vladimir Poutine a une idée fixe depuis plus de 20 ans: « réimposer la Russie en tant que superpuissance mondiale. Quel qu’en soit le coût » (dixit l’AFP). « Personne ne voulait nous parler, personne ne voulait nous écouter. Écoutez-nous maintenant ! » C’était en 2018, durant l’adresse annuelle de Vladimir Poutine au Parlement. L’avertissement du président russe, qui venait de présenter avec fierté des missiles « invincibles » (les missiles hyper-soniques), marque les esprits. Dans l’arène internationale, il a aussi laissé son empreinte, quitte à ce que les crises s’accumulent. Avec à chaque fois, comme du temps de la Guerre froide, Moscou et l’Ouest s’accusant et se menaçant.

En Russie, dans toutes les institutions, il n’y a que des fidèles patriotes, dénonçant comme lui un complot occidental russophobe. Face à la provocation Navalny, une fois encore, Vladimir Poutine reste sourd aux sanctions de Bruxelles et Washington. Entre les Occidentaux et l’ex-officier du KGB qui a servi en Allemagne de l’Est pendant la Guerre froide, le dialogue est au plus mal. On se teste et on provoque, comme lorsque Poutine rétorque « c’est celui qui le dit qui l’est » au président américain Joe Biden qui le qualifiait de « tueur ». Car Poutine honnit « l’hégémonisme » occidental. Et les élargissements successifs de l’Otan jusqu’aux frontières russes sont vécus comme une agression.

« UN HOMME EN MISSION »

Pour lui, ses rivaux veulent maintenir la Russie à l’arrière-plan, prolonger l’humiliation de la chute de l’URSS, de la crise économique et des dernières années de Boris Eltsine, marqué par l’alcool et la maladie. « Il se voit comme un homme en mission (…) Et celle-ci est de redonner à la Russie sa grandeur » soviétique et impériale, se défaire des influences étrangères », note le politologue Konstantin Kalatchev.

Convaincu d’avoir été trahi quand les Occidentaux bombardent la Libye en 2011 (Medvedev, alors président, s’étant fait rouler dans la farine), il s’engage militairement en Syrie en 2015, changeant le cours de la guerre. L’année précédente, il s’était fait le héraut de la « grande Russie », organisant par référendum populaire (dont j’ai eu l’honneur d’assurer avec notre Ong EODE la mission internationale de monitoring), sous les yeux d’Européens et Américains impuissants, le retour à la Russie de la péninsule ukrainienne de Crimée pour répliquer à une révolution de couleur en Ukraine, fomentée par l’Occident. L’opération accroît son prestige en Russie, mais avec l’Ouest, les vagues de sanctions et contre-sanctions fusent.

Si l’économie russe souffre et les revenus des Russes stagnent, sa popularité subsiste, même si elle n’est plus au sommet de 2014. Pour beaucoup de ses compatriotes, il a rendu au pays son honneur, mis au pas les oligarques, maté le séparatisme islamiste de la Tchétchénie.

BESTIAIRE.POUTINE CONVOQUE LES ANIMAUX DU “LIVRE DE LA JUNGLE” POUR DESIGNER LES ENNEMIS DE LA RUSSIE

Discours de Vladimir Poutine devant les deux chambres du Parlement, à Moscou, mercredi 21 avril. Poutine fait écho à son discours de la Conférence de Munich en 2008, où il avait annoncé la rupture avec l’Occident. Evoquant la métaphore, au ton soviétique, de « Pierre et le loup », disant que « le camarade loup (les USA) est affamé » ! Le président russe a finalement ainsi parlé des questions géopolitiques du moment dans son discours annuel du mercredi 21 avril, et il l’a fait dans des termes inhabituellement cryptiques.

« Devant les deux chambres du Parlement, à Moscou, Vladimir Poutine a prononcé, le mercredi 21 avril, son dix-septième discours annuel sur l’état de la Russie, commente Vedomosti, ce 22 avril 2021. Un discours essentiellement consacré à la dimension sociale de la politique intérieure ». Le quotidien économique détaille les sujets évoqués par le président russe : « La lutte contre le coronavirus, le développement socio-économique de la Russie et les nouvelles mesures de soutien aux citoyens. » Pour le quotidien moscovite Kommersant, « les principaux destinataires du discours sont les régions pauvres et les familles défavorisées avec enfants, et le principal objectif est de réparer les conséquences de l’épidémie ». Pour mettre en œuvre ces objectifs, « nul besoin de corriger considérablement les priorités du budget ni le cap économique », assure le quotidien, car le gouvernement « attend des rentrées d’argent confortables en 2021. Des initiatives concrètes devraient être présentées à ce sujet d’ici au 1er juillet ».

LA REPONSE DE LA RUSSIE SERA « ASYMETRIQUE, RAPIDE ET DURE »

Quant aux questions géopolitiques du moment, comme l’explique Vedomosti avec cette une : « Poutine a dit ce qu’il avait à dire ». La Russie montre ses muscles face aux sanctions et menaces de l’Occident. Kommersant souligne que, « pour la première fois depuis des années, l’ennemi principal n’est pas clairement désigné ». Pour l’évoquer, le président russe a choisi en effet le biais d’une référence littéraire, comparant ceux qui « enquiquinent la Russie sans cesse, par-ci, par-là, sans raison”, à des animaux du Livre de la jungle du “grand écrivain » Rudyard Kipling, nommément le tigre Shere Khan, qui règne par la terreur (et représenterait donc les États-Unis de Joe Biden), et le chacal Tabaqui, son vassal, qui lui emboîte le pas “pour amadouer son souverain” (et pourrait donc représenter les Européens ou les républiques postsoviétiques : Ukraine, Géorgie, Moldavie…).

La Russie, a affirmé le président russe, souhaite avoir « de bonnes relations avec tous les membres de la communauté internationale » et ne veut pas « couper les ponts ». Mais « si quelqu’un confond nos bonnes intentions avec de l’indifférence ou de la faiblesse et a l’intention de saccager ou même de faire sauter ces ponts, il doit savoir que la réponse de la Russie sera asymétrique, rapide et dure », a-t-il mis en garde. Les “fomenteurs des provocations” menaçant “les intérêts de la sécurité de la Russie […] regretteront les méfaits commis”.

«LIGNE ROUGE» AVEC LA RUSSIE: UN AVERTISSEMENT DE POUTINE CONTRE «DES INGERENCES» A L’EXEMPLE DE MAÏDAN

Lors de son discours annuel devant le Conseil de la Fédération, Vladimir Poutine a mis en garde les pays qui seraient tentés de «franchir la ligne rouge» avec la Russie. Dans son collimateur, ceux qui pourraient vouloir instiguer une révolution de couleur en Biélorussie réitérant le modèle ukrainien. «Asymétrique, rapide et dure», telle sera la riposte de la Russie à l’encontre de tout pays tenté de «franchir la ligne rouge», a mis en garde Vladimir Poutine ce mercredi 21 avril. Des déclarations sans ambages, lors de son discours devant le Conseil de la Fédération sur l’état de la nation.  « J’espère qu’aucun n’aura à l’esprit de franchir cette ligne rouge de la Russie », a déclaré le chef du Kremlin aux députés et aux sénateurs réunis, avant d’ajouter « nous tracerons ladite ligne selon les cas ».

Poutine conseille aux autres pays de ne pas «franchir la ligne rouge» avec la Russie. S’il n’est pas coutumier de voir la politique internationale s’inviter lors de cette grand-messe annuelle de la politique russe, le contexte géopolitique est particulièrement tendu aux frontières du pays. Au-delà du conflit fin 2020 au Haut-Karabakh, au Sud, les regards se tournent vers l’Ukraine, où la tension ne cesse de monter, mais surtout vers la Biélorussie. Le 17 avril, le FSB annonçait l’arrestation de deux individus soupçonnés de préparer un attentat contre le chef de l’État biélorusse, Alexandre Loukachenko. Une « tentative de coup d’État » sur laquelle est revenu Vladimir Poutine, fustigeant le silence des chancelleries occidentales. Un discours « qui s’inscrit dans la doctrine Primakov » l’ancien chef de la diplomatie soviétique, puis russe), aux yeux d’André Filler, directeur du Département d’études slaves et responsable du master Espace russe et post-soviétique à l’Institut français de géopolitique (pro occidental). Pour lui, ce message du Président russe est à appréhender sur « trois niveaux de lecture », à commencer par l’« agacement » côté russe concernant l’évolution de la situation à Minsk. Moscou ne voulant surtout pas voir l’émergence d’un Maïdan avec le concours de l’Occident.

En somme, si la Russie ne voudrait pas d’un «Loukachenko Kadhafi», martyre, elle ne voudrait pas non plus voir apparaître à sa frontière un nouvel État allant ouvertement à son encontre. Un point qui renvoie au deuxième niveau de lecture de ce message du Président russe: « la volonté des Russes de ne pas voir des puissances étrangères venir mettre à mal leurs intérêts dans leur voisinage direct (étranger proche) ».

« CERTAINS PAYS ONT PRIS POUR HABITUDE INDECENTE DE S’EN PRENDRE POUR LA MOINDRE RAISON A LA RUSSIE » (POUTINE)

«Bouscul[er]la Russie»: une «sorte de sport», a fustigé également Vladimir Poutine lors de son intervention, estimant que «certains pays» ont pris pour habitude «indécente» de s’en prendre «pour la moindre raison» à la Russie. Une conséquence de l’entretien téléphonique entre les chefs d’État russe et américain, suppute André Filler. Une conversation, «attendue» de part et d’autre et qui «pourrait in fine -il faut en tout cas l’espérer- avorter un affrontement armé russo-ukrainien d’envergure jusqu’ici inédite», ajoute-t-il. «Poutine entend montrer à Biden que la Russie est prête à négocier. Cela apparaissait également dans le discours: nous allons coopérer avec tous les partenaires qui veulent nous tendre la main mais en même temps nous traçons des lignes rouges. Des lignes rouges, ce sont évidemment des ingérences comme celles qu’on aurait pu constater durant le Maïdan et qui, pour la Russie, sont absolument inadmissibles,» analyse André Filler.

POUTINE POUR UNE « EUROPE DE VLADIVOSTOK A LISBONNE »

Dernier axe, selon l’expert: « la volonté russe de préserver ses programmes de coopération avec les Européens ». En l’occurrence, le gazoduc Nord Stream 2 qui doit relier le territoire russe à l’Allemagne via la mer Baltique, le vaccin Spoutnik V, «ainsi qu’un retour souhaité par la Russie à la table des grands au sein des différentes organisations internationales». Pour ces raisons, la Russie n’aurait, selon notre interlocuteur, aucun intérêt à s’engager dans une confrontation armée avec l’Ukraine.

DISCOURS DEVANT LE FSB :

POUTINE ACCUSE L’OCCIDENT DE VOULOIR « ENCHAINER » LA RUSSIE

Le président russe Vladimir Poutine a déjà appelé ce 24 février ses services de sécurité, le FSB, à faire face à la politique occidentale d’« endiguement » qui cherche à « enchaîner » la Russie avec ses multiples sanctions. Les relations entre Russes et Occidentaux n’ont cessé de se dégrader ces dernières années et sont au plus bas depuis la fin de la Guerre froide. Et la provocation Navalny ont entraîné un regain de tensions et de nouvelles sanctions.

« Nous sommes confrontés à une politique dite d’endiguement de la Russie », avait lâché V.V. Poutine, reprenant le terme associé à la politique étrangère américaine ayant visé à lutter contre l’influence soviétique. « Il ne s’agit pas seulement d’une concurrence normale dans les relations internationales, mais d’une ligne cohérente et agressive visant à perturber notre développement, à le ralentir », avait poursuivi Poutine devant le Congrès annuel du FSB, l’une des organisations qui ont succédé au KGB et qu’il a un temps dirigé. Selon lui, pertinemment,  l’Occident tente d’« enchaîner (la Russie) avec des sanctions économiques », de saper sa stabilité et ses valeurs pour « au final, affaiblir la Russie et la contrôler de l’extérieur ».

Ces déclarations interviennent à un moment où les Occidentaux et les Russes sont à nouveau à couteaux tirés sur le dossier de Navalny. En Février dernier, l’Union dite « européenne » a annoncé sanctionner quatre hauts fonctionnaires russes impliqués dans les procédures judiciaires engagées à l’encontre de Navalny. Plusieurs pays européens ont également réclamé l’arrêt de la construction du gazoduc Nord Stream 2 qui doit relier la Russie à l’Allemagne et suscite l’opposition des États-Unis. Pour l’heure, Berlin s’y refuse.

Outre l’affaire Navalny, Moscou et les Occidentaux se sont opposés sur de nombreux dossiers ces dernières années, notamment dans les conflits syrien, ukrainien et libyen, et s’accusent mutuellement d’ingérence dans leurs affaires intérieures. Ce 24 février, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, a également accusé « certains pays occidentaux » d’opter pour « une approche coercitive » et d’user de « méthodes d’intimidation illégales » contre la Russie.

(Sources : AFP –  Interfax – Courrier international – Vedonovosti – Kommersant – EODE Think Tank)

Photomontage :

Poutine est l’héritier de la double tradition impériale russe. Celle de l’URSS du géant Staline, la plus grande extension de Moscou, de Berlin aux Iles Kourille (avant d’être trahi par les nains incapables Kroutchev et Gorbatchev). Celle de l’Empire russe, acteur du « grand jeu » au XIXe siècle contre les britanniques, pour le contrôle de l’Asie centrale et l’accès aux mers chaudes.

Une démarche typiquement « nationale-bolchévique » …

 

Une analyse du Géopoliticien LUC MICHEL

 

 

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