Spread the love

Vingt ans après, les talibans* reprennent Kaboul. Une reconquête due au départ des troupes américaines et aux défaillances de l’État afghan. Pourtant, Washington avait investi des milliards afin d’éviter ce scénario. Aujourd’hui, les insurgés tentent de légitimer leur pouvoir aux yeux des acteurs régionaux. Analyse.

Ce qui devait arriver a fini par arriver. Les talibans* sont entrés dans Kaboul le 15 août, vingt ans après avoir quitté la capitale afghane. Plus tôt dans la journée, le Président Ashraf Ghani a fui à l’étranger, tentant d’emporter des valises d’argent liquide. Sans effusion de sang, enturbannés et armés de kalachnikovs, les combattants islamistes se sont introduits dans le palais présidentiel vide. Sur le toit du bâtiment, ils ont remplacé le drapeau officiel de l’Afghanistan par le leur, frappé de la chahada coranique («Point de divinité à part Dieu, Muhammad est le Messager d’Allah»). Dans une courte interview accordée à la chaîne qatarie Al Jazeera, le mollah Abdul Ghani Baradar, qui dirige le bureau politique des talibans*, a revendiqué leur victoire «grâce au jugement de leurs épées et de leurs fusils». Cherchant toutefois à rassurer, il a affirmé que les siens étaient «désormais responsables de l’honneur, de la propriété et de la préservation de leurs compatriotes». Malgré leur victoire éclair, tout porte à croire que les anciens et nouveaux maîtres du pays pourront compter, après vingt ans d’occupation américaine, sur des relations a minima cordiales avec les puissances rivales.

Une offensive éclaire, mais une légitimité déjà préparée

En quelques semaines, les islamistes pachtounes ont pris le contrôle de vingt-six des trente-quatre capitales provinciales du pays, dont la majeure partie des postes frontaliers.

«Malheureusement, cette invasion massive était prévisible», estime Faisal Aminollah, expert juridique afghan et spécialiste du Moyen-Orient.

«Plusieurs facteurs nous avaient alertés. La corruption généralisée de l’État et de l’armée afghane, des investissements défaillants et l’absence de suivi. Les forces de l’armée de l’air disposaient d’avions obsolètes, des Cessna 208 ainsi que des Super Tucano. Il ne faut pas oublier non plus le poids et l’influence des services pakistanais. Ils ont fourni une aide militaire, financière et médicale aux talibans*. Parmi les 100.000 talibans* qui ont mené cette opération, entre 10 et 20.000 seraient pakistanais», souligne-t-il au micro de Sputnik.

«Ils ont également profité de l’accord de paix de Doha en 2020 pour asseoir leur légitimité politique au détriment du pouvoir central», ajoute-t-il. Prenant le contre-pied de l’annonce de Joe Biden sur le retrait total des troupes américaines en avril dernier, les talibans* ont progressivement lancé leur contre-offensive.

À l’annonce de l’approche des islamistes de la capitale, des centaines de personnes se sont précipitées vers l’aéroport pour tenter de fuir. Malgré le futur désengagement, le Président américain a tout de même annoncé l’envoi de 5.000 soldats pour assurer l’évacuation des derniers ressortissants occidentaux. 3.000 sont directement déployés au niveau du tarmac et de ses environs alors que le reste est au Qatar ou au Koweït pour assurer le soutien logistique de l’opération. L’Allemagne veut également envoyer des troupes pour évacuer ses derniers citoyens sur place. L’ambassade française à Kaboul a, quant à elle, été délocalisée à l’aéroport.

Une débandade qui scellerait ainsi l’échec définitif de la «guerre contre le terrorisme» déclarée par l’Administration Bush au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Un slogan qui s’est traduit par des interventions pour le moins hasardeuses au Moyen-Orient.

Plus de 300.000 morts en vingt ans

Pourtant, le Pentagone n’a pas lésiné sur les moyens. «L’Amérique a investi mille milliards de dollars, entraîné plus de 300.000 soldats afghans et policiers, fourni des équipements militaires et maintenu leur force aérienne dans la plus longue guerre de l’histoire des États-Unis. Une année ou cinq de présence américaine supplémentaires n’auraient pas fait de différence si l’armée afghane ne peut pas ou ne veut pas garder son pays», a déclaré Joe Biden dans un communiqué officiel du 14 août.

 

Dès décembre 2001, l’Otan s’est engagé en Afghanistan, mais les États-Unis ont toujours fourni tout au long du conflit le plus gros continent, atteignant près de 98.000 soldats en 2011. En février 2020, selon les chiffres du Pentagone, parmi les 16.500 soldats encore sur place, 8.000 étaient américains. Mais ce déploiement massif n’a pas été sans conséquences pour la première armée au monde: plus de 1.900 militaires ont été tués depuis 2001. La France a envoyé pas moins de 4.000 militaires sur place et en aura perdu 89.

Cette démonstration de force a surtout un coût exorbitant. Entre la formation de l’armée afghane, l’envoi de matériel militaire, l’assistance médicale, la surveillance des principaux axes, le transport, la logistique, le carburant, la lutte contre le terrorisme, le prix de cette guerre de vingt ans avoisinerait les 800 milliards de dollars. Mais selon une étude de la Brown University, ce chiffre pourrait facilement être triplé.

Une guerre asymétrique, où la puissance occidentale s’est heurtée à plus faible mais plus malin qu’elle:

« Les talibans* ont mis en place une stratégie visant à isoler l’armée afghane. Tous les postes de contrôles, éloignés les uns des autres, ont permis aux troupes talibanes de diviser les forces de l’armée. Les talibans* ont procédé à une campagne de terreur pour dissuader les forces gouvernementales de se battre. Ils ont assassiné les pilotes pour éviter l’utilisation des forces aériennes. Ils ont exploité les vulnérabilités de l’armée», explique Faisal Aminollah.

Du côté gouvernemental, les autorités n’ont jamais été à la hauteur. L’armée afghane ne manquait pas d’imagination pour obtenir des subventions. «Sur les 300.000 soldats enregistrés de l’armée nationale, 37.000 étaient fictifs, tout ça pour grossir le nombre afin d’avoir l’argent américain», nous rapporte-t-on. Une fiction de pouvoir qui prend fin aujourd’hui: «Le Président Ghani n’a plus le pouvoir, c’est fini», insiste notre interlocuteur. Cette guerre d’usure aura coûté la vie à plus de 300.000 personnes en vingt années de conflit.

Les talibans* en contact avec la Chine

 

Dans le sillage de la débâcle occidentale, plusieurs puissances se positionneraient en effet sur l’échiquier afghan. C’est notamment le cas de la Chine. «Les talibans* sont une force politique et militaire cruciale en Afghanistan», déclarait le ministre des Affaires étrangères chinois Wang Yi, lors d’une rencontre à Tianjin avec le mollah Abdul Ghani Baradar en juillet dernier. Pour Pékin, il s’agirait de stabiliser une région frontalière. Les autorités chinoises s’inquiètent principalement du Mouvement islamiste du Turkestan oriental (Mito)*, organisation séparatiste ouïghoure présente à la frontière. En contrepartie, la Chine promet d’augmenter ses investissements en Afghanistan.

Voisin de l’Afghanistan, l’Iran chiite a également reçu une délégation talibane pour tenter de jouer les médiateurs dans la crise afghane en juillet dernier. Téhéran resterait tout de même prudent.

La Russie, elle aussi, affirme sa neutralité devant l’arrivée des talibans* au pouvoir. L’envoyé spécial russe des affaires afghanes, Zamir Kabulov, a déclaré que Moscou était prêt à travailler avec le futur gouvernement intérimaire. «Les talibans* useraient des canaux diplomatiques pour légitimer leur pouvoir», résume le spécialiste du Moyen-Orient. La diplomatie russe avait même réuni en mars dernier les différents partis afghans, conviant même les Américains pour tenter de trouver une solution pacifique.

«Il y a deux questions prédominantes. Tout d’abord, l’afflux de réfugiés qui pourrait être un problème extrêmement important pour les autorités iraniennes et pour les autres pays limitrophes. Mais l’aspect le plus important demeure la question sécuritaire. La Russie, la Chine et l’Iran veulent que les talibans* contiennent les velléités terroristes dans le pays. Vous avez Daech* qui est présent avec sa branche du Khorassan, les terroristes ouzbeks, turkmènes, ouïghours, voire tchétchènes. Il y a une volonté commune de pacifier l’espace régional», résume Faisal Aminollah.

De surcroît, la stabilité de l’Afghanistan serait un impératif économique pour les investissements chinois. Le territoire afghan regorge de ressources: «Il y a des minerais, du cobalt, du gaz à la frontière turkmène, du lithium, du cuivre», explique notre interlocuteur. Une manne énergétique qui intéresse la Chine.

«Les Russes, les Chinois et les Iraniens sont dans une logique de pragmatisme, de dialogue tout en restant prudents. Quand l’Afghanistan était contrôlée par les talibans*, dans les années 1990, c’était un sanctuaire à terroristes.»

Entretenir des relations cordiales avec les nouveaux maîtres de Kaboul pourrait peut-être permettre d’en exclure les djihadistes. «Les talibans* n’ont plus la même logique qu’il y a vingt ans», conclut notre interlocuteur.

 

 

 

Source : SPUTNIK

Leave A Reply

Social Media Auto Publish Powered By : XYZScripts.com